Cette semaine, j'ai regardé une vidéo d'une personne qui se présente comme « futurologue ». Le propos qui m'a le plus marquée, c'est l'idée que la super-intelligence artificielle (SIA) finirait par nous écraser comme des fourmis : nous, les humains, n'avons rien contre les fourmis, et pourtant nous mettons du goudron sur leurs nids pour construire nos routes.
Cette phrase m'a interpellée à deux niveaux. D'abord parce qu'il me semblait qu'elle n'était pas de lui. Et ensuite parce qu'elle ne correspond pas vraiment au monde dans lequel je vis.
En cherchant un peu, j'ai retrouvé l'origine de cette idée : elle vient du philosophe Nick Bostrom, dans ses travaux sur les risques liés à la superintelligence (notamment son livre Superintelligence: Paths, Dangers, Strategies, 2014). C'est toujours mieux de rendre à César ce qui appartient à César.
Selon moi son discours est macro : fascinant, plausible, mais peu utile là maintenant, dans une réalité déjà difficile pour de nombreuses entreprises.
Parler de superintelligence en conférence, devant des décideurs, c'est spectaculaire. Ça fait réfléchir, ça fait parfois un peu peur, et ça donne le sentiment d'aborder un sujet de fond. Mais c'est un discours macro. Il se situe à une échelle, et sur un horizon temporel, qui n'a pas grand-chose à voir avec ce que vivent concrètement les dirigeants et les indépendants du secteur de la formation aujourd'hui.
Pendant ce temps-là, ces mêmes dirigeants sont dans une réalité micro : des budgets qui fondent, des prestations décalées à la rentrée 2026, une pression continue sur les tarifs, une concurrence qui se densifie. Le discours sur la SIA est impressionnant, mais il occulte le vrai danger immédiat. Ce n'est pas la super-intelligence qui menace nos métiers aujourd'hui. C'est l'effondrement de la durée de vie des compétences, et le besoin de produire plus de contenus, plus vite, et moins chers.
Or les clients, eux, ont vite intégré une partie de ce discours : puisque l'IA peut générer un plan de formation en quelques secondes, l'idée s'installe que le travail de l'expert vaudrait, mécaniquement, deux fois moins cher. C'est là que se joue le vrai rapport de force aujourd'hui, pas dans un scénario de science-fiction à dix ans.
L'IA donne effectivement des compétences (« skills ») à celles et ceux qui savent l'utiliser. Mais elle ne donne pas la vision globale, qui reste le propre de l'expert.
La réalité micro de 2026
Pour mesurer concrètement cette pression budgétaire, quelques chiffres récents sur le financement de la formation professionnelle en France.
France Compétences a adopté un budget 2026 en forte baisse : environ 12,08 milliards d'euros de dépenses prévues, soit environ 1,4 milliard d'euros de moins qu'en 2025, une diminution de l'ordre de 10 %.
Le Compte Personnel de Formation (CPF) est l'un des postes les plus touchés : sa dépense devrait baisser d'environ 650 millions d'euros pour atteindre environ 1,32 milliard d'euros en 2026, contre près de 2 milliards d'euros en 2025. Pour donner une idée de la trajectoire, le CPF avait frôlé les 3 milliards d'euros en 2021.
Cette contraction est le résultat de mesures d'économies cumulées : lutte contre la fraude, plafonnements, régulation du CPF pour les retraités et agents publics, participation financière obligatoire des bénéficiaires.
Le marché de la formation professionnelle traverse donc une double compression : une contraction budgétaire institutionnelle massive d'un côté, et de l'autre, une baisse des prix des prestations, alimentée par la chute du coût de production des contenus grâce à l'IA. Nous vivons la fin d'un modèle.
Le glissement de métier : d'ingénieur à architecte pédagogique
Dans ce contexte, l'IA excelle à produire des contenus, des quiz, des modules de formation. Ce qui fait que le métier d'ingénieur pédagogique est en pleine refonte, vers ce que j'appelle « architecte pédagogique » : une fonction où la compétence en IA devient nécessaire pour architecturer les workflows, les outils et les usages, afin de produire une expérience d'apprentissage la plus personnalisée possible.
En clair : si votre activité principale consiste encore à produire du contenu à la main, vous êtes dans la zone d'automatisation. Si vous architecturez les usages, définissez les stratégies d'apprentissage, validez la pertinence pédagogique, vous êtes dans la zone humaine, difficilement remplaçable.
Ce que l'IA ne peut pas (encore) faire : l'expertise métier nécessaire pour valider la pertinence d'un contenu généré, la relation humaine, et la stratégie pédagogique. L'IA optimise l'exécution, mais la vision initiale reste humaine.
L'IHA : Intelligence Humaine Augmentée
C'est le concept que j'utilise pour résumer ce glissement : l'IHA, l'Intelligence Humaine Augmentée. On ne conçoit plus du contenu, on l'architecture.
Concrètement, si votre métier consistait à rédiger des modules de formation, et que l'IA peut désormais le faire, votre métier évolue vers un rôle où vous orchestrez des parcours dans lesquels l'IA stimule l'apprenant, valide ses acquis, et crée de l'interactivité, autant de tâches qui demandaient auparavant un travail manuel considérable.
Prendre le train de l'IA, dans ce contexte, n'est pas une question de goût pour la technologie ni une posture de « geek ». C'est une question de pertinence professionnelle. Ceux qui refusent de monter dedans ne font pas de la résistance éthique : ils planifient, souvent sans s'en rendre compte, leur propre obsolescence.
Se concentrer sur le bon niveau de risque
Le discours sur la superintelligence a sa place, et les questions qu'il pose sont réelles. Mais pour un dirigeant ou un indépendant du secteur de la formation, le danger qui mérite votre attention en 2026 n'est pas celui qu'on vous montre en conférence. C'est celui qui se joue déjà dans vos budgets, vos tarifs, et la façon dont votre métier doit évoluer pour rester pertinent.
C'est exactement ce que j'accompagne avec Le Pont : aider les équipes L&D à passer d'une expérimentation dispersée de l'IA à une véritable stratégie d'usage, en clarifiant ce qui doit être architecturé, et ce qui reste, plus que jamais, humain.
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